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Le mot « tenségrité » vient d'une contraction imaginée par l'architecte Buckminster Fuller en 1955 : tension + intégrité. Il désigne un principe de construction où des éléments rigides ne se touchent jamais directement entre eux, mais flottent, maintenus en place par un réseau continu de tension. Retirez un seul câble, et toute la structure s'effondre — pas seulement la partie où vous avez tiré. C'est cette continuité qui fait la force du système : chaque point est relié à tous les autres.

Le sculpteur Kenneth Snelson en a fait des œuvres saisissantes : des tiges métalliques qui semblent léviter, retenues par un maillage de câbles tendus. On y voit à l'œil nu ce que l'ingénierie décrit en formules — la coexistence de deux forces opposées, compression et tension, qui se stabilisent mutuellement au lieu de s'annuler.

Et le corps dans tout ça ?

Pendant longtemps, l'anatomie s'est représentée comme une charpente : des os empilés, des muscles qui tirent dessus comme des cordes sur un mât. C'est le Dr Stephen Levin qui a le premier proposé un autre modèle, qu'il a nommé « biotensegrité » : dans le vivant aussi, les éléments rigides — les os — ne se comportent pas comme des poutres qui se transmettent le poids de haut en bas. Ils sont suspendus, portés par un réseau de tissus tendus qui les maintient en place et répartit les forces dans toutes les directions à la fois.

Ce réseau, c'est le fascia. Longtemps ignoré des anatomistes — considéré comme un simple emballage entre les « vrais » organes — il est aujourd'hui reconnu comme la trame continue qui enveloppe et relie muscles, os, organes et nerfs en un seul tissu ininterrompu, de la tête aux pieds. Le chercheur John Sharkey le décrit comme le tissu à partir duquel émerge l'organisation même du corps. Autrement dit : ce n'est pas le squelette qui donne sa forme au corps, c'est la tension du fascia qui la maintient — le squelette flotte à l'intérieur, comme les tiges de Snelson.

Cette continuité fasciale change la façon de comprendre une douleur ou une raideur : une tension au niveau du pied peut se répercuter jusqu'à la nuque, parce que tout est relié dans le même réseau. Penser le corps en tenségrité, c'est donc arrêter de le voir comme un assemblage de pièces mécaniques indépendantes, et commencer à le sentir comme un tout, où chaque partie tient parce que toutes les autres tiennent avec elle.

Sources : Kaila June, « Tensegrity and the Human Body » — Anatomy Trains, « Tension and Integrity » — Biotensegrity.com